
La lumière artificielle qui éclaire les côtes urbaines chaque nuit représente une menace largement ignorée pour la faune marine. Cette pollution lumineuse perturbe les cycles naturels d’obscurité et influence les comportements, migrations et physiologie de nombreuses espèces. Des chercheurs de l’Université de Miami ont réalisé une première étude mesurant l’impact de cette lumière sur les niveaux de mélatonine chez deux espèces de requins sauvages, révélant des perturbations hormonales jusque-là insoupçonnées.
Jusqu’à présent, les effets de la pollution lumineuse artificielle avaient surtout été documentés chez les oiseaux, insectes et mammifères marins. Les requins restaient absents des recherches physiologiques sur la mélatonine. L’équipe dirigée par Abigail M. Tinari et M. Danielle McDonald a comblé cette lacune en fournissant les premiers dosages hormonaux nocturnes sur des requins sauvages. Deux espèces côtières floridienne ont été analysées : le requin nourrice et le requin pointe noire, capturés dans des zones à exposition lumineuse variable.
Les échantillons sanguins de 60 spécimens ont révélé des concentrations de mélatonine très variables. Les niveaux hormonaux nocturnes varient selon l’espèce et l’environnement lumineux. Chez les requins nourrices, les valeurs s’étendent de 24,6 à 425,2 pg/mL, tandis que pour les pointes noires, elles vont de 27,4 à 628,7 pg/mL. Ces données, jamais documentées auparavant, établissent une plage hormonale de référence fondamentale pour ces prédateurs marins.
Dans les zones côtières densément peuplées, la lumière artificielle se propage sous l’eau par réflexion et diffusion, modifiant profondément les habitats marins. Certaines côtes urbanisées présentent des niveaux d’éclairement 20 fois supérieurs aux zones rurales. À Miami, l’intensité lumineuse nocturne dans les eaux peu profondes dépasse régulièrement 1 lux, créant un crépuscule permanent qui perturbe les récepteurs sensibles à l’obscurité et atteint les écosystèmes sur plusieurs centaines de mètres.
Les deux espèces étudiées montrent une sensibilité différente à l’exposition lumineuse. Les requins nourrices sédentaires subissent une suppression significative de mélatonine nocturne. À l’inverse, les requins pointe noire, très mobiles, ne présentent pas de baisse comparable. Ce comportement spatial contraste marque leur vulnérabilité hormonale distincte, suggérant que certaines espèces marines sont plus menacées que d’autres par les modifications anthropiques.
La mélatonine régule les rythmes biologiques fondamentaux et influence le métabolisme, la reproduction, l’immunité, la croissance et la digestion. Une diminution durable de cette hormone provoque des dérèglements physiologiques étendus. Chez les requins nourrices perturbés hormonalement, les cycles d’alimentation, reproduction et migration pourraient s’en trouver affectés, déstabilisant les écosystèmes marins dont ces prédateurs supérieurs assurent l’équilibre.
La pollution lumineuse artificielle demeure peu intégrée aux politiques de conservation marine, malgré ses effets mesurables à l’échelle hormonale. Des solutions existent pour atténuer ce problème environnemental croissant. Réduire l’intensité lumineuse des zones portuaires, utiliser des longueurs d’ondes moins perturbantes comme les lumières rouges ou ambrées, ou créer des zones tampons nocturnes sans éclairage représentent autant de leviers d’action. Comprendre ces mécanismes offre de nouvelles stratégies pour protéger la biodiversité côtière face à la pression urbaine croissante.



