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L’imagerie scientifique met au jour des textes romains cachés sur des tablettes belgiques datant de dix-huit cents ans

Romain Mazzotti

En 2023, une équipe regroupant des chercheurs des universités Goethe de Francfort et Johannes Gutenberg de Mayence, ainsi que du musée gallo-romain de Tongres, a déchiffré le contenu de 85 tablettes romaines découvertes en Belgique. Cette recherche, publiée dans la collection Studies in the Archaeology of the Roman World, révèle l’activité administrative, juridique et culturelle d’Atuatuca Tungrorum, ancienne cité romaine de l’actuelle Tongres.

Les tablettes en bois, utilisées entre les Ier et IIIe siècles, possédaient autrefois une surface de cire où s’inscrivaient des textes au stylet. Bien que cette cire ait disparu, les marques gravées dans le bois subsistent. Ces fragments, longtemps ignorés, offrent un accès direct aux pratiques scripturales, aux réseaux sociaux et aux dynamiques politiques d’une ville frontalière de l’Empire romain.

Redécouverts en 1930 lors de fouilles à Tongres, ces objets avaient été rejetés comme dénués d’intérêt. Seul le bois était conservé, tandis que la cire avait disparu. Else Hartoch, directrice du musée, relance les recherches en 2020, soupçonnant la présence d’inscriptions fossiles. Les tablettes, au nombre de 85, proviennent de deux contextes archéologiques : un puits comblé et une fosse à déchets. L’humidité ambiante a préservé les fines impressions laissées par le stylet.

L’imagerie RTI révèle les moindres reliefs du bois, distinguant les lettres des fissures naturelles. Cette technique modélise la surface en haute résolution sous différentes incidences lumineuses. La reconstruction demeure complexe : nombreux fragments sont incomplets, contenant deux ou trois lettres seulement. D’autres constituent des palimpsestes, avec des textes superposés. L’équipe a établi un protocole systématique croisant analyses matérielles et linguistiques, restituant plus de vingt textes partiellement ou totalement compréhensibles.

Le premier ensemble, découvert dans le puits, montre des fragments brisés et parfois carbonisés, suggérant une destruction volontaire et une mise à l’oubli délibérée. Les chercheurs supposent une volonté d’effacement documentaire, répondant peut-être à un changement administratif ou une affaire judiciaire. Le second lot, provenant de la fosse à ordures, contient des tablettes entières ou partiellement intactes : brouillons, copies de contrats, documents comptables et exercices scolaires.

Les textes partiellement reconstitués mentionnent des fonctionnaires municipaux, dont un decemvir et des lictores, confirmant l’intégration formelle de la ville dans les structures impériales. Un brouillon d’inscription honorifique dédiée à Caracalla, datée de 207, témoigne d’une reconnaissance impériale recherchée localement. La diversité onomastique associe des origines latines, celtiques et germaniques, révélant un melting-pot culturel provincial.

Certaines tablettes contiennent des exercices pédagogiques, indiquant un taux d’alphabétisation plus élevé qu’attendu. La présence d’anciens soldats du Rhin, devenus propriétaires terriens, révèle la dimension militaire et stratégique de la cité. Ces documents offrent un aperçu rare d’une communauté hybride, à la fois romanisée et ancrée dans ses particularités locales, où l’écrit s’inscrivait profondément dans la vie quotidienne.

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