Animaux

Les quatre sexes de cet oiseau révolutionnent notre compréhension du dimorphisme sexuel en biologie

Hamza Chouraqui

Par une belle journée de printemps dans un jardin d’Amérique du Nord, vous observez deux petits oiseaux bruns. L’un d’eux arbore des rayures noir et blanc éclatantes sur sa tête et émet un chant fort. Son compagnon présente des rayures plus ternes, fauve et gris. Guidé par les connaissances populaires sur les oiseaux chanteurs, vous supposez que le plumage brillant indique un mâle et l’apparence terne une femelle.

Cependant, votre observation se complique rapidement. L’oiseau terne chante soudainement à tue-tête avec puissance. Plus intriguant encore, celui au plumage brillant apporte une brindille au nid, une tâche que votre guide attribue exclusivement aux femelles. Ces anomalies suggèrent que vous avez mal interprété les rôles de ce couple.

Il s’agit du bruant à gorge blanche. Les chercheurs découvrent depuis des décennies que cette espèce défie la classification sexuelle binaire. Chez environ cinquante pour cent des couples reproducteurs, l’oiseau le plus coloré porte les ovaires tandis que le plus terne possède les testicules. Cette inversion des attentes a valu à l’espèce le surnom d’«oiseau aux quatre sexes», bien que techniquement chaque individu ne possède que deux gonades.

Le bruant à gorge blanche se présente sous deux morphes colorés : un morphe à raies blanches plus éclatant et un morphe à raies ocre plus sobre. Remarquablement, la morphologie n’est pas liée au sexe biologique. Pendant des décennies, les chercheurs ont ignoré ce paradoxe jusqu’à découvrir que les deux morphes possèdent des préférences d’accouplement strictes. Les oiseaux à raies ocre choisissent presque systématiquement des partenaires à raies blanches, indépendamment de leur sexe. Cette règle limite chaque oiseau à seulement vingt-cinq pour cent de la population reproductrice disponible.

Les gènes déterminant la morphologie résident sur le chromosome 2, distinct des chromosomes sexuels. Ce chromosome existe en deux versions : une version standard et une version réarrangée contenant un supergène, ensemble de gènes liés entre eux. Les oiseaux portant une copie du supergène développent des rayures blanches, tandis que les possesseurs de deux copies standard développent des rayures ocre. Le supergène se compose de vastes inversions d’ADN, portions de séquences génétiques inversées. Cette structure empêche l’appairage et la recombinaison génétique que connaît la version standard.

Conséquemment, le supergène fonctionne similairement au chromosome Y des mammifères. Isolé, il diverge génétiquement du chromosome standard au fil du temps. Cette isolation entraîne le verrouillage des gènes du supergène, contraignant chaque oiseau à rayures blanches à hériter d’un bloc génétique de plus en plus différencié. Ces variations expliquent les différences observées en plumage et comportement.

Les oiseaux porteurs du supergène affichent des comportements distincts. Les morphes à rayures blanches défendent leur territoire plus vigoureusement en moyenne. À l’inverse, les morphes à rayures ocre investissent davantage dans l’alimentation de leur progéniture. Cette dissociation entre comportements généralement associés au sexe biologique et les gonades réelles offre une occasion unique d’étudier comment les gènes orientent les traits sexuels indépendamment.

Les recherches menées ont identifié un gène crucial appelé ESR1, localisé précisément dans la région du chromosome 2 contenant les inversions. ESR1 code un récepteur hormonal important pour l’agressivité territoriale. Les oiseaux à rayures blanches expriment extraordinairement ce gène dans les régions cérébrales associées aux comportements reproductifs. Plus l’expression augmente, plus l’agressivité se manifeste. Expérimentalement, réduire la production de ce récepteur hormonal diminue l’agressivité des oiseaux à rayures blanches au niveau des oiseaux à rayures ocre.

Un deuxième gène nommé VIP contribue également aux différences comportementales observées. VIP favorise l’agressivité dans certaines régions cérébrales et le comportement parental dans d’autres. L’expression de VIP du supergène est plus élevée dans les régions associées à l’agressivité chez les rayures blanches, mais réduite dans les régions liées aux soins parentaux. Ce contrôle différencié dans diverses zones cérébrales permet une adaptation nuancée.

Au-delà de la génétique simple, les mécanismes épigénétiques jouent un rôle régulateur crucial. Des marqueurs chimiques non génétiques modifient l’expression des gènes VIP. Dans les régions cérébrales favorisant l’agressivité, le variant du supergène porte considérablement moins de ces marqueurs répressifs, augmentant sa production. Inversement, dans les régions associées aux soins parentaux, ces marqueurs sont plus présents, réduisant l’expression. Ces découvertes révèlent comment la même séquence génétique peut générer différents résultats selon le contexte cérébral.

La reproduction sexuée génère fondamentalement de la diversité génétique. Les voies moléculaires déterminant le sexe varient considérablement entre les espèces. Certains poissons changent de sexe au cours de leur vie. Certains lézards ne produisent que des femelles. Chez de nombreux reptiles, la température d’incubation, non le code génétique, détermine si un embryon développe des ovaires ou testicules. Cette diversité naturelle suggère une flexibilité intentionnelle plutôt qu’une anomalie.

Jusqu’récemment, les scientifiques considéraient ces variations comme des curiosités enfreignant des règles universelles. Les nouveaux outils d’étude remettent en question cette perspective. Les voies génétiques guidant le développement sexuel s’avèrent instables et évolutivementprécaires. Les gènes contribuant au développement des gonades varient même entre espèces étroitement apparentées. Cette non-conservation suggère une flexibilité conservée intentionnellement par la sélection naturelle.

Chaque individu, passereau ou humain, présente mosélément des caractéristiques masculines et féminines. Regrouper les individus en deux catégories masque cette diversité réelle. Les comparaisons entre catégories « femelle » et « mâle » produisent inévitablement des résultats binaires simplement parce que la méthode elle-même est binaire. Cette approche occulte les chevauchements considérables entre sexes sur pratiquement tous les critères mesurables. Les sources de variabilité dépassent largement le sexe biologique.

La plasticité phénotypique et sa diversité constituent la norme, particulièrement pour les traits sexuels. Cette flexibilité constitue un avantage adaptatif dans les environnements changeants. Les individus conservant une flexibilité maximale s’adaptent rapidement aux modifications environnementales, voire changent de sexe selon les circonstances. La reproduction sexuée produit intrinsèquement de la diversité continue.

Les génomes demeurent fluides, changeant et évoluant constamment au fil du temps. L’environnement également se modifie en permanence, guidant le développement de manière imprévisible. Chaque nouvelle voie développementale empruntée par l’évolution amorce des processus génératifs ouvrant des possibilités inexpllorées. De cette perspective, la diversité sexuelle intra-spécifique résulte de l’adaptation évolutive plutôt que d’une anomalie.

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