Autre

Un filtre révolutionnaire conçu d’après les poissons élimine jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf pour cent des microplastiques issus des machines à laver

Aliou Sembène

À chaque cycle de lavage, des millions de microfibres plastiques s’échappent des vêtements synthétiques pour contaminer les rivières, les sols et les organismes vivants. Cette pollution massive reste largement méconnue du public, bien qu’elle constitue une source majeure de microplastiques environnementaux. Des chercheurs allemands de l’Université de Bonn et du Fraunhofer Institute UMSICHT ont développé un filtre novateur s’inspirant du système de filtration naturel des poissons comme l’anchois.

Environ 60 % des vêtements mondiaux contiennent désormais des fibres synthétiques, libérant des quantités colossales de microplastiques invisibles à l’œil nu. Une famille de quatre personnes génère jusqu’à 500 grammes de microplastiques annuellement par la seule lessive. Plus de 5,6 millions de tonnes de microfibres ont été rejetées dans l’environnement depuis les années 1950, contaminant progressivement les boues d’épuration, les sols agricoles, les plantes et la faune.

Les études scientifiques ont détecté des traces de microplastiques dans le lait maternel, le placenta et les tissus cérébraux humains. Ces particules, généralement composées de polyester, polyamide ou acrylique, proviennent de l’abrasion mécanique des vêtements durant le lavage. Les stations d’épuration classiques ne retiennent pas ces fibres trop fines, qui s’accumulent dans les boues utilisées comme fertilisants agricoles, créant ainsi un cycle de contamination irréversible des écosystèmes.

L’équipe de recherche s’est inspirée de poissons filtreurs comme l’anchois qui capturent le plancton sans obstruer leur système branchial. Ces espèces marines possèdent une architecture morphologique unique : une ouverture large en avant, rétrécissant progressivement vers le pharynx. Des arcs branchiaux recouverts de denticules microscopiques forment une maille filtrante permettant à l’eau de s’évacuer tandis que les particules roulent en spirale le long des parois internes sans se bloquer.

Les chercheurs ont transposé ce principe biologique en développant un filtre conique utilisant la filtration tangentielle, également appelée cross-flow filtration. Cette technologie guide le flux d’eau le long d’une paroi plutôt que perpendiculairement, réduisant drastiquement le colmatage. Le prototype breveté en Allemagne en 2025 ne requiert aucun composant électronique, permettant une fabrication peu coûteuse et une intégration facile aux machines à laver neuves ou existantes.

Les tests expérimentaux et les simulations numériques confirment l’efficacité remarquable du dispositif : plus de 99 % des microfibres plastiques sont capturées, un rendement inégalé à ce jour. Un système d’aspiration récupère les fibres plusieurs fois par minute et les stocke dans un réservoir secondaire. À terme, ces fibres pourraient être compressées en pastilles sèches pour une élimination hygiénique avec les ordures ménagères, minimisant l’intervention humaine.

Plusieurs pays, dont la France, rendent obligatoires les dispositifs de filtration dans les machines à laver neuves à partir de 2025. Cette dynamique réglementaire crée une fenêtre favorable à l’industrialisation rapide. La co-inventrice Dr Leandra Hamann précise que le prototype est prêt pour un transfert industriel avec quelques optimisations mineures. Une commercialisation pourrait être envisagée dans un à deux ans selon les intérêts des fabricants.

L’équipe a déposé une demande de brevet européenne et bénéficie du soutien du ministère fédéral allemand de la recherche et du Conseil européen de la recherche. La protection intellectuelle est gérée par les centres de transfert technologique enaCom et PROvendis GmbH. En interceptant les fibres à la source, ce filtre biomimétique pourrait réduire massivement l’accumulation de microplastiques dans les écosystèmes naturels et offrir des applications futures pour le traitement des eaux grises et le recyclage textile.

Ce projet démontre comment une solution inspirée de la biologie peut devenir un levier technologique décisif face aux urgences environnementales contemporaines. Il trace une voie concrète vers une consommation textile plus responsable sans modifier les pratiques quotidiennes des consommateurs.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Fermer