
Il y a environ deux mille quatre cents ans, une petite flotte de guerriers traversa la mer Baltique pour attaquer l’île d’Als au Danemark. Ces navigateurs voyageaient à bord de longs bateaux en planches d’environ vingt mètres, dont les joints étaient étanchéifiés avec du goudron. L’un d’eux a laissé son empreinte digitale dans le matériau de calfatage, créant ainsi un message involontaire destiné aux scientifiques futurs.
L’expédition échoua rapidement. Les défenseurs locaux tuèrent les assaillants et, pour remercier les dieux de leur victoire, immergèrent l’un des bateaux dans une tourbière en guise d’offrande sacrificielle. Ce choix de l’environnement anaérobie préserva remarquablement bien l’embarcation. Découverte au début du vingtième siècle, la tourbière de Hjortspring permit de reconstituer les indices de cette attaque ancienne.
En 2023, des chercheurs des universités de Lund et Göteborg collaborèrent avec le musée national danois pour appliquer des méthodes scientifiques contemporaines aux matériaux excavés un siècle auparavant. Nombre d’échantillons n’avaient jamais été analysés depuis leur découverte initiale. Les archéologues cherchaient à résoudre une énigme majeure : d’où venaient exactement ces guerriers envahisseurs?
Les armes découvertes à bord étaient largement distribuées en Europe du Nord au début de l’âge du fer, révélant peu sur l’origine du navire. Les experts supposaient généralement que celui-ci provenait du Jutland ou du nord de l’Allemagne. Cependant, l’analyse chimique du goudron par chromatographie gazeuse révéla une composition surprenante : un mélange de graisse animale et de poix de pin.
Cette découverte était significative car presque toutes les forêts de pins du Danemark et du nord de l’Allemagne avaient été rasées au Néolithique pour laisser place à l’agriculture. Les géologues avaient confirmé ce fait par l’analyse des pollens anciens présents dans les lacs et tourbières. L’absence de pins locaux suggère que le bateau venait d’une région éloignée possédant d’abondantes ressources forestières de conifères.
Au quatrième siècle avant notre ère, les grandes forêts de pins les plus accessibles se situaient le long des côtes de la mer Baltique, à l’est du Danemark actuel. Cette conclusion implique que l’équipage aurait parcouru des centaines de kilomètres en pleine mer avant de lancer son assaut sur l’île d’Als. Les voyages maritimes à longue distance étaient connus lors de l’âge du bronze, mais leur persistance à l’âge du fer restait moins évidente, puisque le fer se produisait localement en Scandinavie.
Les résultats indiquent pourtant que les échanges commerciaux et les raids lointains continuèrent bien après l’âge du bronze. Bien que les motivations précises de cette attaque restent inconnues, les données suggèrent que les conflits politiques dépassaient déjà les frontières régionales. La datation au carbone 14 de cordes en liber de tilleul confirma que l’embarcation appartenait à l’âge du fer préromain, entre 381 et 161 avant notre ère.
Lors du tri des échantillons de goudron, une découverte spectaculaire émergea : une empreinte digitale partielle laissée par un marin dans un petit amas de résine. Utilisant la tomographie aux rayons X, les chercheurs créèrent un modèle numérique tridimensionnel avec une précision nanométrique. L’analyse révéla qu’elle provenait d’un adulte, établissant un lien direct avec ce guerrier antique qui traversa autrefois la Baltique.
Les équipes espèrent extraire de l’ADN ancien à partir du goudron de calfatage dans l’année à venir, ce qui fournirait des informations plus détaillées sur les populations ayant utilisé ce navire. Ces découvertes démontrent que les pratiques maritimes caractérisant l’époque viking s’inscrivent dans trois millénaires d’histoire nordique. L’étude de ce bateau révèle les origines profondes de la Scandinavie en tant que société maritime.



