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Les découvertes archéologiques récentes révèlent les véritables causes de l’effondrement des grandes civilisations

Aliou Sembène

Le terme « effondrement » s’est progressivement imposé dans le vocabulaire scientifique pour décrire la disparition des civilisations anciennes. Jared Diamond a popularisé cette notion auprès du grand public avec son best-seller de 2005, bien qu’il ne possédait aucune formation professionnelle en archéologie. Son approche rejetait les explications monocausales, proposant au contraire que cinq facteurs combinés causaient l’effondrement : dommages environnementaux, changement climatique, conflits avec des peuples voisins, dépendance commerciale excessive et réponses sociétales inadaptées.

Les spécialistes ont rapidement critiqué cette théorie généralisatrice. Deux cas d’étude particulièrement emblématiques révèlent les failles de son raisonnement : la colonie norroise du Groenland, décrite comme le plus important exemple de l’ouvrage, et la civilisation maya, représentant une société avancée contrairement aux autres exemples du livre. L’examen détaillé de ces deux sociétés montre comment Diamond a simplifier à outrance des réalités historiques complexes et hétérogènes.

Pour le Groenland, Diamond affirme que les Norrois ont causé une érosion catastrophique par déboisement et surpâturage. Or les analyses de sédiments lacustres contredisent cette affirmation. L’érosion observée correspondait plutôt à une agriculture de conservation des sols, modèle considéré aujourd’hui comme vertueux. C’est davantage le piétinement des moutons qui provoquait l’érosion, phénomène qui s’intensifia bien plus après 1960 avec l’introduction des tracteurs qu’à l’époque médiévale.

Concernant le changement climatique au Groenland, Diamond estime que la transition vers le Petit Âge glaciaire causa directement l’effondrement. Cependant, les données révèlent une situation plus nuancée. Le climat devint plus sec que froid, compliquant l’élevage hivernal des moutons. Les Norrois s’adaptèrent en modifiant leur régime alimentaire pour inclure davantage de phoques et de caribous. Cet ajustement progressif, documenté par les analyses isotopiques et les restes osseux, suggère une adaptation plutôt qu’une catastrophe inévitable.

Les guerres apparentes avec les Inuits sont présentées par Diamond comme un facteur majeur. Aucune trace archéologique d’affrontements violents n’a cependant été découverte. Les deux communautés ont probablement cohabité, même si les échanges demeurent difficiles à démontrer. Quant au tabou supposé interdisant la consommation de poisson, les récentes analyses d’ADN sédimentaire contredisent cette théorie, révélant la présence de capelans et d’ombles arctiques dans les sites norrois.

Pour les Mayas, Diamond s’appuie largement sur Copán, une cité montagnarde peu représentative. Les sociétés mayas présentaient une hétérogénéité immense, tant géographiquement que climatiquement. Réduire leur destin à un unique modèle méconnaît la diversité des systèmes agricoles adaptés aux conditions locales, notamment la milpa et les champs surélevés, techniques d’une grande efficacité permettant de nourrir des millions de personnes.

Concernant la chronologie maya, Diamond affirme que la surpopulation et l’érosion précédaient la crise. Les sécheresses documentées commencent après les premiers abandons urbains, vers 760 à Dos Pilas et 800 à Cancuén, alors que les premières sécheresses ne s’intensifient qu’après 800-810. Ce décalage temporel invalide l’argument causal de Diamond. Les réponses sociétales inadaptées qu’il dénonce chez l’aristocratie maya ignorent le rôle cosmologique fondamental du roi et les rituels nécessaires pour maintenir l’ordre du monde.

L’effondrement maya du Classique représente bien la transformation d’un système politique spécifique plutôt que la disparition d’une civilisation. Les villes du Nord prospérèrent dès 700, Chichén Itzá culmina entre 900 et 1000, tandis que d’autres États mayas émergèrent au Postclassique, notamment Iximché et Q’umarkaj dans les hautes terres. Ces royaumes conservèrent l’écriture jusqu’au dix-septième siècle, l’usage des calendriers persista et les institutions étatiques évoluèrent plutôt qu’elles ne disparurent.

Diamond a caricaturé la complexité maya en les décrivant comme victimes d’un effondrement climatique et environnemental. Cette simplification occulte que six millions de Mayas parlent aujourd’hui vingt-neuf langues distinctes, perpétuant une héritage civilisationnel dont les racines demeurent vivantes. Son approche réductrice, cherchant à retrouver partout les mêmes causes d’effondrement, a propagé une vision déformée des sociétés anciennes, transformant des transformations culturelles en extinctions absolues.

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