
Des influenceurs promeuvent un régime exclusivement carnivore, affirmant qu’il reproduit l’alimentation ancestrale. Paul Saladino, médecin devenu entrepreneur, vante la consommation de viande, d’abats et de moelle osseuse auprès de millions de followers. Ses théories contredisent la pyramide alimentaire traditionnelle et nient le rôle du cholestérol dans les maladies cardiaques. D’autres personnalités comme Liver King ou Jordan Peterson promeuvent également des régimes basés uniquement sur les produits animaux.
Ces influenceurs affirment suivre le régime de nos ancêtres, arguant que si les humains primitifs en mangeaient, nous y sommes biologiquement adaptés. Selon eux, adopter ce mode alimentaire permettrait une véritable prospérité humaine. Cependant, les preuves archéologiques et anthropologiques contredisent radicalement cette théorie. L’analyse des fossiles et des restes anciens révèle une tout autre réalité sur ce que mangeaient nos prédécesseurs lointains.
Pendant longtemps, les chercheurs ont surévalué le rôle de la viande dans notre évolution. Cette tendance provient de plusieurs facteurs : les humains chassent des animaux de grande taille contrairement aux autres primates, les outils en pierre se conservent mieux que les vestiges végétaux, et les récits de grandes chasses fascinent davantage que ceux de cueillette. Charles Darwin lui-même spéculait déjà sur ce sujet en 1871. Le récit classique suggère qu’il y a deux millions d’années, nos ancêtres ont développé des outils pour dépecer les gros animaux, permettant la croissance cérébrale.
Les découvertes des quinze dernières années ont profondément modifié cette compréhension. De nouveaux fossiles et analyses ADN révèlent précisément ce que mangeaient nos ancêtres. Les premiers hominines, apparus il y a six à sept millions d’années, se nourrissaient principalement de fruits, noix, graines, racines et feuilles, similairement aux chimpanzés et bonobos actuels. Cette alimentation végétale dominante a persévéré durant des millions d’années avant tout changement significatif.
Les traces les plus anciennes de consommation de viande datent de 3,39 millions d’années, découvertes à Dikika en Éthiopie. Des os portant des marques de découpe suggèrent qu’Australopithecus afarensis utilisait des pierres pour accéder à la chair et la moelle. Les premiers outils en pierre proviennent du Kenya et remontent à 3,3 millions d’années. Ces découvertes restent isolées, séparées par des centaines de milliers d’années des traces ultérieures plus abondantes.
La consommation de viande régulière n’apparaît que depuis moins de deux millions d’années, notamment sur le site de Kanjera South au Kenya. Là, les ancêtres transportaient des roches depuis 10 kilomètres pour fabriquer des outils de dépeçage. Cependant, même sur ce site riche en ossements, la viande n’était pas l’unique aliment. L’analyse des outils révèle que la plupart portaient des traces d’usure typiques du traitement de plantes herbacées et de leurs organes souterrains, tubercules et rhizomes stockant des glucides.
Les premiers humains auraient peut-être ciblé initialement les tissus gras plutôt que la viande. En écrasant les os pour accéder à la moelle riche en nutriments, nos ancêtres obtinrent les ressources nécessaires à la croissance cérébrale avant de développer la technologie plus complexe de la chasse. Parallèlement, ceux vivant près des plans d’eau exploitaient poissons et crustacés il y a 1,95 million d’années. La cuisson, découverte il y a 780 000 ans, a révolutionné l’extraction de calories de tous les aliments.
Les dents fossiles conservent des indices précieux de l’alimentation ancestrale. Le tartre dentaire d’Australopithecus sediba révèle la consommation d’écorces, feuilles et graminées il y a deux millions d’années. Même les Néandertaliens, réputés grands chasseurs, consommaient légumineuses, dattes, orge sauvage et légumes cuits. L’ADN bactérien dans leur tartre indique une adaptation à la consommation de féculents riches en amidon.
La morphologie dentaire confirme cette flexibilité alimentaire. Les Australopithèques avaient de grandes dents plates spécialisées dans le broyage de graines dures. Le genre Homo développa des dents plus petites avec crêtes, adaptées à des aliments variés. Les humains modernes ne possèdent ni longues canines acérées ni molaires tranchantes des vrais carnivores, révélant notre anatomie de mangeurs polyvalents.
Les promoteurs du régime carnivore citent les Hadza de Tanzanie en exemple, affirmant qu’ils consomment peu de végétaux. Les anthropologues ayant vécu auprès d’eux racontent une histoire différente : les plantes constituent au moins 50 % de leur alimentation. Leur stratégie repose sur la flexibilité saisonnière, alternant entre viande, végétaux et miel selon la disponibilité environnementale. Les chasseurs-cueilleurs mondiaux tirent en moyenne moitié de leurs calories de plantes et moitié d’animaux.
L’avantage humain réside dans la combinaison de la chasse et de la cueillette, non dans le remplacement des plantes par la viande. Cette stratégie mixte produit plus de calories quotidiennes que toute approche exclusive. Certains privilégient la chasse au gros gibier riche en protéines et graisses, tandis que d’autres se concentrent sur les ressources végétales accessibles et régulières. Cette complémentarité garantit le succès alimentaire des chasseurs-cueilleurs.
Ce surplus calorique produit par cette stratégie mixte permit aux humains de partager la nourriture avec les enfants, dont le cerveau se développe lentement. Un régime végétal strict génère des calories régulières mais possiblement insuffisantes à partager. Un pur carnivore connaît des famines prolongées entre les festins. Seule la combinaison des deux produit un excédent partageable, alimentant le développement cérébral et l’enfance prolongée caractéristiques de l’humanité.
Les preuves fossiles, archéologiques et ethnographiques démontrent l’absence de régime unique imposé par notre nature biologique. Nos ancêtres mangeaient ce qui était disponible, variant considérablement selon les saisons, le climat et les nouveaux écosystèmes. Nous avons développé la capacité de survivre et prospérer avec une impressionnante diversité alimentaire. Les chasseurs-cueilleurs actuels consomment des proportions très différentes de produits végétaux et animaux, tous paraissant sains et protégés des maladies chroniques.
Aucun régime unique ne convient à tous. Les données suggèrent qu’il faut expérimenter divers approches alimentaires pour trouver celle correspondant à nos besoins individuels. Quiconque prétend qu’une seule façon de manger est correcte commet une erreur scientifique et mérite skepticisme.



