
Au sud-ouest de Madaba, sur les hauteurs arides de la Jordanie, s’élève le site singulier de Murayghat, où dominent d’imposants dolmens et cercles de pierre. Contrairement à d’autres localités contemporaines, cet espace n’a jamais constitué une zone d’habitation à l’âge du Bronze ancien, période marquée par de profondes mutations sociales au Levant.
Une récente publication dans le Journal of the Council for British Research in the Levant, datée du 28 juillet 2025, révèle que le lieu servait surtout de centre cérémoniel et funéraire. S’y exprimaient la vénération des ancêtres, les rituels communautaires et des stratégies identitaires collectives, au cœur d’une époque de bouleversements majeurs.
Les analyses montrent que, pendant le Chalcolithique, de nombreuses sociétés agricoles sédentaires se sont éteintes. Le déclin de ces communautés, aussi bien par la contraction que l’abandon pur et simple de leurs sites, coïncide avec une phase climatique instable dans la région, jadis bien plus hospitalière.
Des mégalithes du Levant révélant de profondes mutations sociales
Murayghat s’inscrit dans ce contexte post-chalcolithique, se démarquant des anciens sites résidentiels. Ce site offre des ensembles de dolmens, menhirs et mégalithes qui témoignent de pratiques funéraires et rituelles en plein air, en rupture totale avec les modes d’habitation antérieurs. Ainsi l’archéologue Susanne Kerner, à l’université de Copenhague, précise : « Au lieu des grands établissements domestiques avec des sanctuaires plus petits créés pendant le Chalcolithique, nos fouilles à Murayghat […] montrent des groupes de dolmens, de menhirs et de grandes structures mégalithiques qui indiquent des rassemblements rituels et des sépultures communautaires plutôt que des quartiers d’habitation ».
Environ 95 dolmens, bâtis entre 3700 et 3300 av. J.-C., jalonnent le site. Les alentours du promontoire rocheux accueillent également des pierres dressées, telle que la célèbre Hadjar al-Mansub culminant à 2,4 mètres. D’immenses structures – dalles verticales, murs circulaires ou rectangulaires, souvent dépourvus de toiture et de foyer – ont émergé lors des fouilles depuis 2014. L’absence d’indices domestiques renforce l’idée d’un espace sacré de plein air.
Vestiges rituels et nouvelles dynamiques de pouvoir
La sélection d’artéfacts mis au jour, comprenant vaisselle collective, outils en basalte ou silex, restes de cornes, pigments d’ocre, céramique de l’âge du bronze et objets en cuivre, suggère la tenue de rites collectifs et d’offrandes cérémonielles. Ces objets traduisent des usages distincts : banquets rituels, gestes propitiatoires et affirmations symboliques des communautés en transformation.
L’étude propose que Murayghat ait pu devenir un lieu de rassemblement pour des groupes disséminés autour du plateau de Madaba. Les dolmens, visibles de loin, auraient marqué espace et mémoire, conférant au lieu un statut de repère collectif. Les formations mégalithiques, par leur diversité architecturale, signalent la coexistence de multiples groupes sans autorité centrale forte.
Mégalithes et résilience communautaire dans le sud du Levant
D’après Susanne Kerner, ces vestiges trahissent une recomposition sociale après l’effondrement des sociétés précédentes. Plutôt que de migrer, les populations locales ont choisi d’investir symboliquement l’espace, transformant la culture funéraire et les pratiques rituelles pour redéfinir leur identité et leurs rôles sociaux. À ce propos, l’archéologue souligne :
Murayghat nous offre, selon nous, de nouvelles perspectives fascinantes sur la manière dont les premières sociétés ont fait face aux perturbations en construisant des monuments, en redéfinissant les rôles sociaux et en créant de nouvelles formes de communauté.



